Saint Martin à Paris
Paris est le lieu de la scène du Baiser au lépreux. Sur le bruit que le fameux évêque arrivait dans la cité de Lutèce, les Parisiens se portèrent en masse au-devant de lui. Un cortège des plus imposants l’amena à la cité. En franchissant la porte de la ville, Martin aperçut un horrible lépreux, dont tout le monde s’écartait avec dégoût. Il s’approcha de lui, le bénit et l’embrassa. Alors, à la stupéfaction générale, ce malheureux apparut guéri. Le lendemain, il venait à la messe remercier Dieu. Les Parisiens ne connaissent plus cette histoire, mais ils passent tous les jours rue Saint Martin, Porte Saint-Martin, Faubourg Saint-Martin, Canal Saint-Martin, près de l’Abbaye Saint-Martin des-Champs (actuel Conservatoire National des Arts et Métiers)… Ce miracle aurait eu lieu vers 385, alors que Martin revenait de Trèves par le nord, au niveau du Pont au Change, à la place même de la grosse Tour du Palais, dite Tour de l’Horloge (selon Grégoire de Tours). Cependant, la tradition veut que cette guérison se soit passée dans le rue Saint Martin, ancienne voie romaine au voisinage de l’église actuelle Saint-Nicolas-des-Champs.
Abbaye Saint-Martin-des-Champs
La capitale a possédé plusieurs églises sous l’invocation de Saint-Martin : d’abord l’oratoire élevé à l’endroit même où il guérit le lépreux, oublié de très bonne heure, parce que l’édicule, fait en partie de branches entrelacées, n’avait pas tardé à disparaître, bien que son mur eût arrêté miraculeusement un incendie général de la cité ; Saint-Martin au cloître Saint-Marcel, antique chapelle devenue paroisse au XIII siècle, et dont la Révolution ne nous a laissé que quelques pans de mur, encore visibles dans une maison de la place Saint-Marcel ; Saint Martin-des-Orges, appelé aussi Saint-Martin-le-Vieil, dépendance de la riche abbaye de Saint-Germain-des-Prés, située à l’extrémité de son jardin, à l’endroit qui forme aujourd’hui l’angle des rues Jacob et Saint-Benoît, démolie en 4368 pour faire place aux fortifications de l’enceinte abbatiale ; Saint-Martin-des-Pénitents, siège d’une confrérie établie par saint Louis. On pourrait compter aussi la chapelle du même nom fondée, vers 1325, dans l’église Notre-Dame par Pierre de Condé, chanoine de Paris (la troisième à gauche dans la nef) ; celle que renfermait l’église Saint-Séverin, et dont l’abbé Lebeuf rattachait l’origine à un antique oratoire ayant existé sur le même emplacement ; enfin le collège de Saint-Martin-du-Mont, appelé ensuite le collège du Plessis, où l’on honorait un culte spécial la mémoire de l’évêque de Tours.
De nos jours, l’érection d’une nouvelle paroisse dans la rue des Marais lui a rendu un modeste temple en échange de tous ceux qu’il avait perdus. Mais aucun de ces sanctuaires parisiens n’a eu l’éclat, l’importance matérielle et morale du prieuré de Saint-Martin-des-Champs. Dès l’an 710, il existait depuis un temps indéterminé, et sans doute assez long, une basilique sous ce vocable entre la cité et la vieille église Saint Laurent : elle est mentionnée dans un placite de Childebert III. Ce monument, dont l’origine est inconnue, avait dû être élevé, lui aussi, en commémoration d’une des haltes de saint Martin, peut-être au lieu où les Parisiens qui se portaient au-devant de lui l’avaient rencontré. Mais, comme il fut ruiné par les Normands, qui épuisèrent leur rage aux alentours de la cité, la véritable cause de son érection fut oubliée. Plus tard le roi Henri 1er, en retrouvant les débris, s’imagina avec ses contemporains que c’était là le sanctuaire construit jadis en souvenir du baiser donné au lépreux; en effet, la trace de cette dernière église ne subsistait nulle part ailleurs. 1l le rebâtit donc avec autant de libéralité que de piété sur un plan beaucoup plus vaste, et il y établit un collège de chanoines, qu’il dota de revenus et de terres. Cette fondation, qui date de 1060, aurait été faite, d’après l’histoire de Robert Gaguin, en action de grâces de la victoire remportée par le souverain sur les compétiteurs qui lui avaient disputé le trône à son avènement: les succès militaires, les triomphes des rois étaient presque toujours rapportés à l’intervention de saint Martin. En 1067, son successeur, Philippe 1er, âgé d’environ douze ans, fit faire la dédicace du nouvel édifice avec une pompe sans égale, en présence du régent Baudouin de Flandre et de la plupart des grands du royaume. Douze ans après, il substitua aux chanoines des religieux de Cluny, envoyés par saint Hugues, et cette transformation fit, comme il l’avait espéré, la grandeur de Saint Martin-des-Champs. Les papes et les princes comblèrent le prieuré de privilèges précieux : pour donner une idée de leur importance et de leur utilité sociale, il suffit de rappeler la charte qui confère à tous les serfs de ses domaines le droit de porter témoignage en justice et d’être admis au combat judiciaire contre les hommes libres, charte rendue par Louis le Gros et valant presque une émancipation en masse. On ne regrette pas, devant ce libéral usage d’une influence prépondérante, de voir les moines de Saint-Martin réunir successivement sous leur dépendance vingt-neuf autres prieurés, trois vigueries, six églises à Paris, vingt-cinq dans le reste du diocèse et trente au dehors ; et devant leurs larges aumônes, leurs actes de miséricordieuse justice, la sainteté de leurs mœurs, pour laquelle ils furent si longtemps connus et recherchés, on peut mesurer l’étendue d’une juridiction qui embrassait une partie de la capitale. Réformée à différentes reprises dans les temps modernes, leur maison vit se rétablir la stricte observance de Cluny en 1644.
L’église actuelle, transformée en musée des Arts-et-Métiers, a été construite en 1856. Le réfectoire du Conservatoire est l’ancienne Bibliothèque des moines, admirable construction du XIIIe siècle attribuée à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte Chapelle. La crypte romane, très profonde et très jolie, existe encore. Saint Martin est représenté sur le trumeau de la grande porte avec sa chape de couleur bleue.